Internet, les ordinateurs, n’existaient pas.
Nous sommes en 1978 dans le petit bureau du Théâtre expérimental de Montréal, qui est une maison historique en pierre et en bois dans le Vieux Montréal. Les 7 femmes du collectif chargées de produire un numéro spécial de la revue TRAC sont dans le bureau, un peu tassées. Elles manipulent des feuilles qu’elles ont dactylographiées, photocopiées sur du papier brun bon marché, elles coupent les feuilles avec un grand tranchoir, assemblent le carton, brochent. Cette activité, humble, crée des liens puissants, dans le corps. L’odeur du bureau est encore en moi. Très peu de temps après, la revue a existé, charnellement. Je ne fais pas de nostalgie du passé. La revue serait jugée « cheap » et moche aujourd’hui. Internet, les ordinateurs, n’existaient pas.
Mais le LIEN.
La sensualité, la charnellité, la tri-dimensionalité.
Qui, paradoxalement, allaient de pair avec un besoin de réflexion.
« Trac femmes » est le nom magnifique du numéro spécial d’une revue artisanale consacrée à la réflexion sur l’art théâtral, épuisée depuis longtemps. (Voir https://archives.nte.qc.ca/publications/trac-femmes) Je publie ci-bas mon texte d’introduction à ce numéro parce qu’il donne un aperçu d’une époque où TOUT était fait en collectif, en dehors des institutions établies, bien entendu. Pourquoi ce phénomène est-il disparu? Dans le monde du théâtre en tout cas, je ne connais aucune entreprise dirigée par un collectif. Dans ce texte, je parle des méthodes de fonctionnement de l’époque, comme l’autogestion, la loi de l’unanimité, qui doivent être connues. Imaginez! L’unanimité était obligatoire! Si UNE personne dans le groupe n’était pas d’accord, le projet, l’action, étaient abandonnés. Ce qui fait que la création artistique de cette époque était en même temps un chantier de réflexion sur la démocratie, le pouvoir, la répartition du pouvoir, l’anarchie. Pensable aujourd’hui? Qui dans le milieu théâtral aujourd’hui proposerait des méthodes de travail autres que la hiérarchie habituelle qui se retrouve dans toutes les entreprises, petites ou grandes, les modes de production consacrées et efficaces, et ainsi de suite ?
Dans ma vie, la pensée sur l’art est une nécessité et un fil conducteur.. Que faisons-nous et pourquoi?
Voici l’introduction à ce numéro spécial de la revue Trac:
Cette publication est née d’une proposition de Nicole Lecavalier : qu’un numéro de la revue soit consacré à l’étude des trois spectacles de femmes produits au Théâtre expérimental de Montréal (TEM) de 1976 à 1978. L’activité des femmes a provoqué beaucoup de réflexions, de débats, de conflits parfois, au sein du TEM, et il était grand temps que les intéressées s’interrogent sur le fait de la création proprement féminine, sur son pourquoi et son comment.
Nicole convoqua donc les femmes concernées, c’est-à-dire, à part Luce Guilbeault qui ne pouvait pas participer à l’entreprise à cause d’un départ imminent, Dominique Gagnon, Louise Ladouceur, Louise Laprade, Pol Pelletier, Anne-Marie Provencher, Alice Ronfard (qui ont travaillé aux spectacles proprement dits) et Francine Pelletier (qui, avec Nicole Lecavalier, est l’autre membre féminin de la cellule TRAC, Cahiers de théâtre expérimental). Il fut décidé qu’on produirait un numéro spécial réalisé et distribué exclusivement par les femmes nommées ci-dessus. (Précisons cependant que cette entreprise a été rendue possible grâce à une subvention du TEM et que nous avons bénéficié de l’aide de certains membres de la cellule TRAC.) Il fut décidé que tous les profits seraient versés à un « Fonds femmes » créé spécialement pour défrayer les dépenses relatives à des activités ou à des nécessités de femme n’entrant pas nécessairement dans le cadre normal d’une production. Le projet fut aussi élargi pour inclure les témoignages d’autres femmes ayant participé aux spectacles « mixtes » (comprenant hommes et femmes) du TEM. En somme, il s’agissait de faire une espèce de bilan d’expériences féminines dans le cadre de ce théâtre.
Chacune était libre d’écrire ce qu’elle voulait. Il n’y avait aucun mot d’ordre sauf celui de tenir compte du « moi femme ». Une fois les textes terminés, le groupe des huit a constaté qu’il ne s’agissait pas seulement de bilans d’expériences de travail. Il s’agissait de bilans personnels très importants. On a parlé de « triages de vies », de « mises au point », de « constat », de « grands nettoyages ». On a aussi parlé d’une grande urgence à sortir cette publication, comme pour faire place à des choses plus importantes encore. Nous livrons aujourd’hui le produit de ces cheminements, individuels et collectifs.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous pensons utile de présenter le contexte où tout ceci se situe, c’est-à-dire l’histoire et les activités du Théâtre Expérimental de Montréal.
Le TEM a été fondé au printemps 1975 par trois personnes (deux hommes, une femme) : Robert Gravel, Jean-Pierre Ronfard et Pol Pelletier. Cette cellule de base s’est progressivement élargie ; elle compte maintenant quatre hommes et deux femmes : Robert Claing, Robert Gravel, Pierre Pesant, Jean-Pierre Ronfard, Pol Pelletier, Anne-Marie Provencher.
Le théâtre fonctionne de la façon suivante : une ou plusieurs personnes de la cellule de base proposent des projets de spectacles ou d’activités. Si ce projet est accepté par l’ensemble des membres de la cellule, l’initiatrice ou l’initiateur (ou les initiatrices ou les initiateurs) du projet forme ensuite une cellule de création indépendante et autogestionnaire avec les personnes de son choix. Ces personnes fonctionnent en collectif : elles ont toutes des pouvoirs égaux (les décisions sont prises à l’unanimité) et contrôlent complètement tous les aspects de l’organisation et de la création. Jusqu’à présent, plus de 80 personnes ont participé aux diverses cellules de création.
Depuis sa fondation, le TEM a donné naissance à 14 spectacles, toutes des créations collectives, dont trois spectacles dit « de femmes », c’est-à-dire des spectacles créés uniquement par des femmes. Un de ces spectacles, le premier, intitulé Essai en trois mouvements pour trois voix de femmes, ne correspond pas exactement à cette définition puisque l’initiateur du projet était un homme, Jean-Pierre Ronfard, qui a aussi été metteur en scène du spectacle. (Les quatre autres participantes étaient des femmes.) Cependant, ce spectacle a touché des thèmes manifestement « féminins » ; il a aussi dévoilé des complicités importantes entre certaines femmes qui ont par la suite retravaillé ensemble au TEM et il a brassé beaucoup de merde. Pour toutes ces raisons, nous l’incluons, de justesse, dans la catégorie « de femmes ».
Chacune et chacun pourra tirer ses propres conclusions.
Pour lire le Trac Femmes : https://archives.nte.qc.ca/publications/trac-femmes
(L’article de Pol Pelletier dans TRAC FEMMES, « Histoire d’une féministe », se trouve dans le présent blog.)
