Spectacle de femmes. Ça fait dix ans que j’écris ça partout, en secret, en cachette, sur des bouts de papier et dans de gros cahiers, et puis il y a des notes, des kilomètres de notes qui décrivent des rôles, des scènes, des tableaux, avec des bouts de texte, des dessins, des canevas. Ça fait dix ans que je rêve de voir sur une scène des personnages féminins « autres », l’explosion d’une mythologie féminine, forte, grande, inédite.
Au printemps 1978, j’ai fait au Théâtre expérimental de Montréal (TEM) avec trois autres femmes une création collective intitulée À ma mère, à ma mère, à ma mère, à ma voisine. C’est le troisième des spectacles dits « de femmes » au TEM. Mais À ma mère est plus qu’un spectacle de femmes, À ma mère est un spectacle féministe, c’est-à-dire un spectacle fondé sur la conscience de notre oppression de femmes, un spectacle qui dévoile cette oppression et du même coup cherche à la renverser. Avec ce spectacle, je commence une nouvelle vie professionnelle. Je deviens une et conséquente avec moi-même. Je sais ce que je veux et je sais où je m’en vais. Ça m’a pris dix ans.
Dix ans de détours et de fourvoyages qui sont allés jusqu’à la folie et l’hôpital psychiatrique. Dix ans à refuser de voir ma condition d’esclave, à ruser avec elle, à faire semblant. La vie s’est chargée de m’envoyer des grands coups de pied dans le visage et j’ai bien été obligée d’ouvrir les yeux une fois pour toutes. Maintenant, c’est irréversible.
C’est l’heure des grands bilans. Le grand nettoyage. Je veux écrire noir sur blanc par où je suis passée. Que je me purifie, que je me liquéfie. Que je n’oublie pas. Et que je fasse comprendre combien c’est merveilleux d’être là où je suis : une féministe soulagée qui échafaude un monde.
LE MÉTIER DE COMÉDIENNE OU ILLUSTRATION DE L’OPPRESSION FÉMININE
Je pense que j’ai choisi le métier de comédienne parce que j’étais une femme. Je pense que je n’avais pas tellement de choix. Les hommes, lorsqu’ils choisissent un métier, ont devant eux un vaste éventail de possibilités, qui peut aller de plombier à médecin à commis-voyageur. (Même en tenant compte du fait des classes sociales, un homme a toujours plus de choix que moi parce qu’il se destine d’emblée à la « vie publique « .) Et moi, quelles sont mes possibilités? D’abord, les métiers « privés » et non-payés : mère, épouse, ménagère. Et si je tiens absolument à « travailler », il y a toujours les métiers féminins, peu nombreux et toujours dévalorisés par rapport aux métiers masculins : infirmière, secrétaire, institutrice, opératrice de métier à coudre… Métiers subalternes, rôles de service toujours soumis au contrôle mâle. Et si j’aspire à autre chose qu’est-ce que je fais?
Pourquoi je ne suis pas devenue avocate? (Dans ma classe à l’université, beaucoup de jeunes hommes sont allés en droit.) Venant d’un milieu privilégié, aimant beaucoup les études (j’ai poursuivi de très longues études dans un domaine très « féminin » : les lettres), rien ne m’empêchait, en principe, de m’orienter vers cette profession. Je n’y ai même pas songé, pas plus d’ailleurs qu’une fille venant d’un milieu moins privilégié ne songe à devenir mécanicienne. Pourquoi? Parce que mon éducation de fille m’encourage à développer certaines facultés (entre autres, la sensibilité) et à en annihiler d’autres, parce que finalement, on m’a fait comprendre que « les filles, c’est pas fait pour ça ». Au niveau universitaire, où se dirigent les filles ? Dans les arts et les sciences humaines, qui sont des domaines peu valorisés socialement. C’est comme si les filles se condamnaient elles-mêmes à l’inutilité face à la vie publique.
Comment faire autrement? Je suis condamnée depuis l’enfance. Je regarde le monde qui m’entoure et je ne vois que des hommes à tous les niveaux de l’organisation sociale, du policier jusqu’au vendeur de voitures. Je n’ai pas de modèles femmes. Il faut une audace considérable pour s’imaginer que je peux prendre place dans ce monde-là. Et si je regarde les femmes autour de moi, je vois ma mère et ma grand-mère et la madame d’à côté (mères et épouses, mères et épouses, mères et épouses) et des serveuses dans les restaurants et des commis dans les banques. La petite fille tire ses conclusions très tôt. Le monde du dehors, c’est pas fait pour moi.
À ce sujet, une amie m’a raconté une histoire très révélatrice. Il y a quelques années, elle travaillait dans une garderie avec de tous petits enfants (âgés de trois, quatre ans) et le jour du 1er mai, les responsables décidèrent d’emmener les enfants faire une tournée chez les travailleurs, pour leur souhaiter bonne fête. On est allé voir des ouvriers, des chauffeurs de camion, etc. À un moment donné, le groupe s’est arrêté au coin d’une rue devant un petit restaurant, le genre « binerie du coin » où une seule femme fait tout le travail – cuisine, service et le reste. Une des responsables a fait remarquer qu’on voyait là une travailleuse et qu’on pourrait aussi aller lui souhaiter bonne fête. Les enfants refusèrent obstinément. Cette femme n’était pas une travailleuse, c’était une femme, ce n’était pas la même chose. Il fut impossible de leur faire changer d’idée.
Dans ce paysage désolant, il y a cependant les « actrices ». Pour la petite fille ou la jeune fille, les comédiennes sont parmi les rares femmes « publiques » qu’elle voit autour d’elle. Et elle les voit partout, à la télévision, au cinéma, au théâtre, dans les journaux, des femmes qui échappent aux quatre murs du foyer familial et aux autres métiers « féminins » de torchage anonyme. Le métier de comédienne est le seul métier prestigieux où les femmes sont admises facilement et de bon gré. Pas étonnant qu’il exerce un attrait si fort.
Choisir ce métier n’a cependant rien de révolutionnaire. Il permet simplement de mettre en pratique mon éducation de femelle. Depuis que je suis toute petite qu’on m’inculque le désir de plaire et le souci obsessionnel de mon corps. Et qu’est-ce que l’art de l’acteur sinon une immense entreprise de séduction? Qu’on me trouve profonde, bouleversante, géniale, magnifique. Qu’on m’aime, en d’autres mots. (Un comédien disait récemment dans un article que le métier d’acteur est un métier féminin puisqu’il s’agissait de se mettre de la poudre dans le visage. Ne dit-on pas aussi que c’est un « métier de putain »?) Le métier me donne l’occasion d’exercer l’art de la séduction pour lequel j’ai été formée et d’être payée en plus.
Et puis, je vais pouvoir « m’exprimer ». Y a-t-il quelque chose de plus féminin que le désir de s’exprimer? Cette merveilleuse sensibilité qui vibre à la moindre brise? J’ai envie de pleurer quand je passe au nombre de filles ou de femmes qui veulent ou qui auraient voulu devenir des actrices. Demandez aux personnes, généralement des femmes, qui animent des ateliers « culturels » la proportion de sexes féminins par rapport aux sexes masculins dans leurs ateliers. C’est toujours une majorité de femmes. (Il est très rare de voir vingt-cinq petits garçons qui attendent à la porte de la salle paroissiale pour un cours d’expression corporelle. Chez les petites filles, c’est courant.) Pourquoi les femmes veulent tellement « s’exprimer »? C’est simple. Parce qu’elles ne trouvent pas à s’exprimer dans les autres domaines de la vie sociale. Les femmes n’ont pas plus de tendance artistique naturelle que les hommes. Elles sont tout simplement étouffées. Étant étouffées, elles déversent leur trop-plein d’énergie et de frustration dans ce qui est à leur portée : cours d’expression corporelle, de macramé, ou métier de comédienne.
Je suis devenue comédienne parce que j’avais le sentiment d’exister intensément seulement lorsque je jouais. La reconnaissance de cette existence et l’immense sensation de pouvoir qui m’emplissait lorsque je la manifestais. Où une femme va-t-elle éprouver des sentiments pareils en dehors d’une scène? Les hommes, eux, ont de nombreuses occasions d’exercer leur volonté de puissance (en commençant par la domination qu’ils exercent sur les femmes). Je pensais que c’est une des raisons les plus profondes de l’attrait de ce métier pour un si grand nombre de femmes : devenir enfin quelqu’un d’important, qu’on me regarde et qu’on m’écoute avec attention et sérieux. Devenir comédienne, c’est accéder au rang de la déesse et de la reine, celle qui, d’un seul geste, fait frémir une foule entière.
Tout ça est assez tragique. Je m’exprime, oui, mais à l’intérieur de certains cadres qui ne dérangent rien. C’est-à-dire que la femme qui choisit ce métier choisit encore une fois un métier de service. Elle met son potentiel d’émotion au service d’un texte, d’un metteur en scène, d’un concepteur. Elle ne choisit pas d’agir ou de mener. Elle choisit d’être une parure luxueuse et sensible. Ce n’est absolument pas menaçant, ni pour elle, ni pour les autres. Comment trouver sa satisfaction émotive, tout en ne bousculant pas les règles établies. « Moi, je te sers et toi, tu m’aimes. » Il est grand temps qu’on fasse une analyse objective de ce métier, qu’on cesse de l’entourer de mille fadaises romantiques. Que les comédiennes se rendent compte des images de femmes parfaitement rétrogrades et stupides qu’elles véhiculent pour la plupart. Que de toutes façons, les femmes dans ce métier (comme dans tous les métiers) sont défavorisées par rapport aux hommes. Qu’il y a plus de rôles écrits pour les hommes que pour les femmes. Qu’il y a moins de travail pour les femmes. Que les femmes font moins d’argent. Que finalement, c’est aux femmes à s’intéresser à leur sort et à transformer la situation. Personne d’autres ne le fera pour elles.
Ceci dit, ça n’a pas toujours été si clair. Oh non. Loin de là.
LA LUTTE ENTRE L’AUTRUCHE ET LA CASSEUSE DE PIEDS
OU
COMMENT MOURIR ÉTOUFFÉE DANS UN TAS DE SABLE
Pendant longtemps, j’ai fait semblant d’être plus forte que les lois de l’oppression. D’abord, carrière de femme « libre « , belle et supérieure. (Entendez par là, séduire et baiser à droite et à gauche et faire tout ce que femme n’est pas censée faire, comme voyager seule. En somme, une dépense énorme d’énergie et de bravade pour beaucoup de solitude et d’humiliation.) Faut croire que mon personnage de séductrice commençait à me peser, parce que je me suis rasée la tête et j’ai commencé à grossir. Dès lors, j’ai insisté surtout sur le personnage de femme forte. Comme je trouvais les femmes généralement sottes et faibles, j’avais tendance à me retrouver surtout en compagnie d’hommes. Certains ont été très importants. Je dois beaucoup à Jean-Pierre Ronfard. Il m’a beaucoup appris, sur mon métier et sur bien d’autres choses. Pendant des années, il a aussi été mon seul ami (une « femme forte » est souvent une femme solitaire).
Et puis, je ne pratiquais pas mon métier comme les autres. Je ne faisais que des choses «valables ». Je faisais de la recherche. Et j’ai fondé un théâtre où on allait faire des choses nouvelles et étonnantes, où il n’y aurait plus de discrimination, de hiérarchie, de bureaucratie. C’est une époque capitale dans ma vie. Une violente histoire de passion et d’amour fou pour ce lieu et aussi pour les gens qui ont fondé le théâtre.
À l’origine du TEM, il y avait deux hommes et une femme. Ce n’est pas par hasard. Assez rapidement, deux autres hommes, un auteur et un technicien, se sont joints à l’équipe. Ça non, ce n’est pas par hasard. (Je remarque comment de nouveaux hommes se sont facilement ajoutés à l’équipe de base. Ça allait comme de soi. Quand il a été question d’intégrer une autre femme, ce fut passablement dur. En ce moment, il est question d’ouvrir la cellule à une autre femme et c’est très compliqué.) Mais à l’époque, ça m’arrangeait assez, d’être seule femme avec tous ces hommes. Bien sûr, j’avais une conscience féministe, mais j’étais une féministe individualiste (il n’y a rien de pire qu’une féministe solitaire). Donc, j’étais très flattée d’être dans ce groupe, surtout quand on sait que Robert Gravel en faisait partie et qu’il se glorifiait d’être misogyne. J’étais l’exception, l’élue, celle qui ressortait du troupeau, celle avec qui on traitait d’égal à égal, être humain parmi les êtres humains.
Et je dois dire qu’ils me semblaient très réceptifs ces hommes avec qui je travaillais. Qui n’arrêtaient pas de dire : « Alors, Pol, tu es sûre qu’on ne t’opprime pas? » Et je répondais : « Non, ça va, vous êtes très gentils, très exceptionnels ». Et on avait joué la pièce Colette et Pérusse qui était carrément basée sur la guerre des sexes. Et j’avais fait de l’animation avec eux où ils avaient accepté que je travaille uniquement avec des filles. Et ils étaient prêts à explorer de nouvelles confrontations hommes-femmes. Et tout ça était expérimental et chaleureux. Et passionnant, je ne peux pas le nier. Je crois que le TEM a fait des choses vraiment intéressantes et qu’il a instauré des formules de fonctionnement originales et provoquantes (que je respecte et pratique toujours).
Mais il y avait les malaises. Les malaises qui courent par en-dessous, les malaises qu’on étouffe et qui portant se précisent de plus en plus. Les fissures dans le personnage de la femme forte. La tempête qu’on ne peut pas éviter. Et puis la volonté secrète de ne pas se faire avoir malgré tout. L’envers de la médaille. Des couches de malaises, puis des couches de lumières soudaines puis, de nouveau, des couches de mensonges, et l’hésitation et la confusion. Je menais deux vies, celle de l’élue, libre et forte, et celle de l’opprimée, folle et furieuse, qui ne veut pas le savoir. Des couches qui s’empilent les unes sur les autres, souvent contradictoires et heurtées, qui vont jusqu’à l’effondrement du château de cartes. Je veux faire le lavage des couches. Ça s’appelle :
HISTOIRE DE LA COLÈRE RAVALÉE
ou VIE DE SCHIZOPHRÈNE
1ère couche : La première année du TEM a été consacrée, en grande partie, à l’aménagement physique du théâtre qui se situait dans une maison historique du Vieux Montréal, laquelle maison avait déjà abrité l’entrepôt d’olives d’une famille libanaise contenant entre autres une chambre froide en béton que nous avons détruit à coups de marteau piqueur. Un travail énorme, complètement irrationnel qui allait contre toutes les lois de la prudence et du succès. Et je délirais de bonheur parce que je prenais possession du travail physique. Être sale et abattre des murs et transporter des poids et manipuler des outils. Sauf que dès qu’il était question de faire quelque chose de particulièrement dur ou compliqué, Pierre, qui était notre expert en matière de connaissances techniques, s’adressait toujours aux hommes, pas à moi. Colère. Petite colère. Grande colère. Mais non. Je ne vais pas faire une colère chaque fois que ça se produit. Mais non. De toutes façons, je ne suis pas vraiment en colère. Ce n’est pas si grave. Pierre est gentil, il ne se rend pas compte.
2ème couche : Une femme, un homme, exercices pour comédiens, le premier spectacle du TEM. Il s’agissait d’explorer différentes formes de relations entre une femme et un homme. Nous répétons la scène de « Monsieur Arthur » : le personnage-femme, assise par terre sur ses talons, lit l’annuaire téléphonique en attendant l’arrivée de son homme; lorsqu’il arrive, elle déploie un grand drap blanc par terre. L’homme monte sur le drap, y essuie ses grosses bottes laissant derrière lui de magnifiques taches brunes, et repart aussitôt. Le public entend le bruit des bottes de l’homme qui marche dans la pièce. La femme ramasse le drap sale et en prépare un autre. Ceci se reproduit une dizaine de fois. Je suis en train d’étaler mes draps et tout à coup, ça ne va plus, je deviens muette et raide, je ne peux plus répéter. On me demande ce que j’ai. J’éclate. La grande colère. Je ne pourrai jamais jouer cette scène, ça me rend malade. On ne comprend pas très bien ce qui m’arrive. (Est-ce que Pol serait hystérique?) Le travail, c’est le travail, le jeu, c’est le jeu, un comédien doit pouvoir représenter n’importe quoi. C’est vrai. Je me suis calmée et j’ai joué la scène. Je suis très contente d’ailleurs. C’était une scène importante qui disait des choses importantes. Mais je n’oublierai jamais la colère. (Juste après, je me souviens avoir chié abondamment, à trois heures de l’après-midi, ce qui n’est pas dans mes habitudes.) Comment ça se fait que le comédien mâle n’éprouve pas ce genre de colère?
Autre image : nous répétons le même spectacle. J’avais suggéré que nous jouions une scène traditionnelle entre un homme et une femme, mais en inversant les rôles : je jouerais l’homme, Robert jouerait la femme. (Je me disais : si nous arrivions à présenter des personnages masculins et féminins parfaitement crédibles et convaincants, tout en n’étant pas du « bon » sexe, on démontrera clairement que les fameux rôles masculins et féminins ne sont pas de nature « innée », mais bien le résultat d’un apprentissage et d’un conditionnement.) Ce que je retiens de tout ceci cependant, ce n’est pas la satisfaction d’avoir bien joué un personnage d’homme, c’est la difficulté que j’ai eu à y arriver. Je me vois en train de répéter. C’est une scène d’ « amour » tirée d’une pièce de l’époque « romantique » par Alfred de Musset. (Mais en fait c’est une scène d’intimidation et de manipulation.) Le rôle exige que je sois agressive, que je domine et méprise, que je p’lotte Cécile sans arrêt, que je l’entraîne dans les coins, que je la manipule dans tous les sens du mot. C’est impossible, je n’y arriverai jamais. Ça bloque. Pendant les répétitions, parfois, on changeait de rôles, pour voir les choses sous un autre éclairage : je jouais Cécile, Robert jouait Valentin. C’était tellement plus facile : baisser les yeux, être émue, être intimidée, flotter gracieusement au bras de Valentin. Je deviens Valentin et ça bloque. Les hommes du groupe s’impatientaient contre moi. « Mais enfin, ce n’est pas si compliqué. Tu n’as qu’à mettre ta main là, tu n’as qu’à prendre tel ton. « Pourquoi c’était si difficile pour moi? Pourquoi Robert, qui jouait la femme, ne semblait-il éprouver aucune difficulté particulière? (Remarquez, tout s’apprend. J’ai fini par le jouer et j’étais tout à fait à l’aise. Je n’aurais eu qu’à subir une intervention chirurgicale pour changer de sexe et j’aurais vécu « heureux » jusqu’à la fin de mes jours.)
3e couche : C’était le premier automne après la fondation du théâtre. J’avais rassemblé un groupe de femmes pour faire un atelier de recherche sur le personnage féminin. D’abord, faire l’inventaire des stéréotypes féminins utilisés au théâtre (la mère, l’amante, la servante), un grand déblayage, pour ensuite arriver à créer de nouveaux personnages de femmes, par le biais d’exercices sur la folie, la peur, la violence. J’ai vu des choses extraordinaires dans cet atelier, mais on ne peut pas dire que l’enthousiasme y ait été partagé. De moins en moins de femmes viennent aux séances de travail. (Ce n’est pas important du travail de femmes.) Certaines femmes se mettent à faire du sabotage, refusent d’explorer les thèmes que j’avais proposés. Ça s’enfonce dans le grand complexe du défaitisme et de l’impuissance féminine. L’atelier s’arrête. Est-ce que c’est vrai que les femmes sont tristes et chicanières et désespérées? Activité marginale, sans importante, sans issue. Les vraies créations, ça se fait avec les hommes.
4e couche : Je participe à des rencontres de femmes qui parlent de leur condition. « Moi, je, une femme. » Je suis bouleversée. Jamais je n’ai entendu des choses pareilles. Le groupe manquait de lieux pour se réunir, alors j’ai demandé aux hommes du théâtre si je pouvais utiliser une des salles (le théâtre est vide et inoccupé à cette époque). Et c’est le drame du siècle. Jamais. Impossible. Refus catégorique. Parce que ces réunions regroupent exclusivement des femmes, pas d’hommes. « Il est impensable que dans notre théâtre il y ait ségrégation. » Dans notre théâtre? Et je m’en retourne chez nous, muette et raide, avec mes histoires de bonnes femmes. Ma carrière de « casseuse de party » vient de commencer. Coupable. Je suis coupable de semer de la marde.
5e couche : Le deuxième spectacle du TEM, Garden Party, qui regroupe quatre comédiens et quatre comédiennes. Nous improvisons sur le thème de l’agression. Je me sens complètement bloquée. Je n’arrive pas à vraiment « agresser » les autres joueurs. Je regarde les comédiens mâles qui semblent n’éprouver aucune difficulté; au contraire, leur imagination semble inépuisable lorsque conviée à inventer des actions agressives. Je regarde les autres comédiennes qui, comme moi, ne me semblent pas particulièrement violentes dans leurs manifestations. Mais elles je les vois, les pauvres comédiennes, se faire tapoter, pincer, poussailler par les comédiens. Je sens une colère qui monte. À un moment donné dans l’improvisation, j’attrape la ceinture d’un comédien par derrière, fermement, comme pour le tirer vers moi. Il se retourne, furieux, et pour me repousser, me jette violemment par terre. Mes lunettes vont s’écraser dans le coin. Je vois rouge. Je me relève. Je suis en train de me battre. (C’est ça, l’agression?) Je me bats, pour vrai. Je veux le tuer, mais je ne peux même pas l’atteindre. Il me tient à la gorge, il est en train de m’étouffer. Il s’arrête parce que, s’il continue, il va me tuer. S’il avait voulu, il aurait pu me tuer. Je n’aurais pas su m’en défaire. Je vais me rassoir, muette et raide. Je tremble de rage et d’impuissance. Je n’aurais pas su m’en défaire. S’il avait voulu, il aurait pu me tuer. J’entends des paroles autour de moi : « Un vrai comédien, ça ne s’emporte pas. Un vrai comédien, ça peut faire n’importe quoi, ça demeure serein. Le travail, c’est le travail ».
Je ne suis pas un « vrai comédien ». Je suis une casseuse de pieds. Je décide que je n’improviserai plus sur ce thème. Je décide que je serai « voyeuse » dans cette scène, et non participante active. Je dis : « Il n’y a rien à faire, si quelqu’un pose la main sur moi, je me bats, pour vrai ». C’est une journée capitale dans ma vie. La décision de ne plus travailler avec des hommes a commencé à germer cette journée-là. Qu’est-ce que c’est que cette comédie sur le « travail » dont je suis la bouffonne? Nous ne parlons pas le même langage. « L’agression » pour un homme et « l’agression » pour une femme, ce n’est pas la même chose. Et plus tard, quand j’ai fini par dire : « Je ne veux plus travailler avec des hommes », j’ai dit aussi : « Le jour où je retravaillerai avec eux, je serai sûre de pouvoir tous leur casser la gueule, si je veux. L’égalité, je ne la conçois pas à moins de ça ». C’est fait. Aujourd’hui, je suis instructrice d’auto-défense pour femmes.
Couches intermédiaires, parallèles et imbriquées : Depuis la fondation du TEM., j’ai été violée à la pointe du couteau, j’ai été attaquée une deuxième fois au couteau et j’ai été brutalement agressée dans un bar. (Je ne me cite pas en exemple, il y a des femmes qui ont subi bien pire.) C’est pourquoi, entre autres, je suis devenue instructrice d’auto-défense. On me dira que ça n’a rien à voir avec des expériences de théâtre, et je répondrai que ça a beaucoup à voir avec mes perceptions, avec ma pensée et ma sensibilité, et donc nécessairement avec mon métier et la façon dont je veux le pratiquer. « La vie privée est politique », comme disait Nicole Brossard dans La Nef des sorcières. (Événement significatif : le jour de mon viol, j’avais une répétition pour le premier spectacle du TEM intitulé Une femme un homme. Après les formalités au poste de police, je suis arrivée, avec plusieurs heures de retard, pour répéter la première scène qui comprenait une forme de viol. Le comédien préférait ne pas travailler cette scène. Nous avons donc répété une autre scène où le personnage-femme était perturbée par des agressions sexuelles subies dans son enfance.) Ce viol m’a fait comprendre beaucoup de choses. Entre autres, que je ne suis pas une élue et une exception, mais bien une femme comme les autres. Il m’a fait voir aussi le mépris et la haine profonde que les hommes ont pour les femmes.
À l’intérieur de cette même époque, j’ai participé au spectacle La Nef des sorcières (1976) monté par Luce Guilbeault au Théâtre du Nouveau Monde. Mon premier vrai spectacle de femmes. Uniquement des femmes. Je dois beaucoup à Luce. Pour la première fois, j’ai écrit pour le théâtre, et c’était important, ça valait quelque chose. Le spectacle a eu un énorme succès. Ce que je retiens de cette expérience, cependant, ce n’est pas le sentiment de puissance que donne le fait d’être un groupe de femmes qui « réussissent », c’est le sentiment d’angoisse qui nous baignait toutes. L’angoisse de Luce qui n’était pas sûre de faire ce qu’il fallait, l’angoisse de nous comédiennes qui disions des choses aussi énormes (jamais je n’ai autant tremblé sur une scène). Et surtout l’angoisse des coulisses. J’ai été frappée de voir comment dans un travail de femmes « cette cloison étanche qui sépare normalement la vie privée et le travail » n’existe pas. La comédienne qui arrive avant le spectacle terrorisée et pleine de bleus parce que son chum la bat. La comédienne torturée parce qu’elle mène une vie de ménagère avec ses enfants et que qu’elle dit sur la scène ne correspond pas du tout avec ce qu’elle vit. L’angoisse, L’immense poids à soulever chaque soir. Et il n’y a pas de refuge. Où tu vas aller te cacher après, pour oublier? Pour oublier ce que tu viens de dire? Ce que tu viens de dire, ce n’est pas « le travail, c’est le travail », c’est ta vie qui continue.
6e couche : Le TEM organise un atelier sur le travail de l’acteur animé par une comédienne new-yorkaise, Saskia Noordhoek-Hegt. C’est la première fois de ma vie que je rencontre un modèle femme (tous les modèles de ma vie auparavant sont des hommes). Cette femme qui est plus vieille que moi (c’est très important) me fait fière d’être du sexe féminin. Saskia fait partie de ma mythologie pour toujours. (Oui, cela existe une mythologie de femmes!)
7e et dernière couche : La folie. J’étais en train de jouer le troisième spectacle du TEM, Essai en trois mouvements pour trois voix de femmes, ce qu’on appelle aujourd’hui le premier spectacle « de femmes » (parce qu’il regroupait seulement des femmes, à l’exception de Jean-Pierre.) Je me souviens d’une jouissance indicible à incarner ce ver de terre au chaud, enfoui sous un énorme tas de coussins, rampant et larvaire, à n’être qu’un corps parmi d’autres corps de femmes, à avoir le droit de me livrer à des sentiments énormes et irrationnels, puisqu’il n’y avait pas de personnages et pas de parole articulée. (Ce spectacle, inclassable, original, à la scénographie détonnante et étonnante, est un bon exemple de l’esthétique totalement nouvelle qui émerge des femmes lorsqu’elles sont libres.) Cachée sous mes coussins, ce n’est plus ma tête qui commande, c’est ma voix primitive d’avant la logique qui hurle, pleure, fait des jeux gratuits et burlesques, c’est mon corps qui se livre à des grandes colères, qui se bat avec les coussins, ou qui se laisse avaler tout doucement. Je le sais très bien aujourd’hui, c’était ma femme forte et structurée qui n’en pouvait plus, qui voulait disparaître à jamais, qui se mourait de ravissement à être avec des femmes qui s’abandonnent à l’inconscient.
Sauf une. J’avais de grands conflits avec une des comédiennes qui s’est mise à jouer la mère sermonneuse et chicanière et jalouse, qui ne pouvait pas faire ça et qui ne voulait pas faire ci et qui ne comprenait pas pourquoi on faisait ça. Elle me gâche mon plaisir. Je déteste ma mère. Je veux la tuer. Mais tu ne vas pas faire ça. Tu vas détruite le travail. Tais-toi. Calme-toi. Ce n’est pas de sa faute, tout ça c’est une erreur, des malentendus, des problèmes de communication. Je m’en fous. Je la déteste. Je veux vire. J’étouffe.
Ça va vite. Ça va trop vite. Je travaille trop. En même temps, je participe à un atelier sur le travail de l’acteur. Je ne dors plus. Je suis une machine qui marche à cent milles à l’heure. Je commence à voir des couteaux partout, des couteaux qui sortent des murs, qui s’en viennent me chercher. Je ne peux plus dormir. Pendant l’atelier, j’ai une révélation : je veux être un canard, je joue le bébé-canard, je danse une danse de bébé canard. Mais je veux être un canard qui est aussi un expert en arts martiaux pour pouvoir casser la gueule à quiconque va m’empêcher de vivre. Je déteste cette femme qui me gâche mon plaisir. J’étouffe de colère. Je me bats avec des murs de pierre jusqu’à me défoncer les mains et les pieds. Tais-toi. Je continue de faire mon travail de la façon la plus professionnelle possible. J’étouffe. J’en peux plus. J’ai peur des couteaux.
Je refuse de continuer à jouer le spectacle. Je deviens muette et raide. « Pol est un oiseau de malheur, Pol est une semeuse de marde et de destruction. » Je perds la mémoire, je fais de l’amnésie complète pendant trois jours. Un jour, je m’écroule sur le plancher et je ne peux plus me relever. Mes reins sont cassés, je ne peux plus marcher. C’est une femme qui m’a ramassée, qui m’a amenée chez elle, qui m’a soignée, qui m’a laissée vivre ma perdition, qui ne m’a jamais jugée. « Des histoires de bonnes femmes, des emmerdeuses. Il ne faut pas mêler la vie privée et le travail. »
En termes cliniques, on pourrait dire que ma « folie » consistait en une paranoïa aigue et plusieurs phases de régression grave. Pendant deux mois, je n’ai pas mis les pieds dehors. Je ne peux plus marcher dans la rue. Je disais : « Je vois. Je vois tout. Les gens veulent me tuer parce qu’ils savent que je vois ». Je ne veux plus voir. J’ai des hallucinations, je deviens aveugle, je ne peux plus voir. Je suis aveugle. Tout est noir. Je ne peux plus voir. J’arrête de manger. Je ne veux plus avaler que du yogourt blanc, doux, liquide. Je veux être un bébé. Je suis un bébé et c’est une femme qui prend soin de moi.
Et puis, ça été long et ça a continué et je me pensais mieux et j’ai fait un film et j’ai re-craqué et ça a été jusqu’au scandale public et encore plus loin jusqu’à la vraie confrontation avec ma vraie mère. J’ai tout cassé dans la maison de ma vraie mère et je l’ai menacée de mort. Je me suis retrouvée à l’hôpital psychiatrique et puis les pilules et puis le mutisme.
Une amie me disait récemment que la « folie » se produisait lorsqu’une femme se mettait à voir toutes les injustices en même temps. Ma folie s’est soldée par le désir de disparaître, non seulement que je ne vois plus, mais que plus jamais personne ne pose le regard sur moi. Parce que dans le regard qu’on pose sur moi, je vois ma propre ignominie. Il y a eu des exceptions : le regard de la femme qui m’aimait et me soignait, le regard de ma sœur, le regard de certaines femmes pendant le tournage du film et des patientes à l’hôpital psychiatrique. Et j’acceptais ces regards de femmes parce que je voyais en elles la même ignominie. « Tu vois, nous sommes pareilles. »
LES SPECTACLES DU TEM
Après ma crise, j’ai arrêté de travailler au théâtre pendant un an et demi. Mais, j’ai beaucoup réfléchi et j’ai beaucoup observé et j’ai vu tous les spectacles du TEM. Ces spectacles étaient tous des spectacles d’hommes (sauf Finalement, spectacle de femmes, dû à l’initiative de Nicole Lecavalier), même s’ils étaient produits par 50% d’hommes, 50% de femmes. J’entends par là des spectacles façonnés par des visions d’hommes et qui représentent des images parfaitement conventionnelles des deux sexes. Ça n’existe pas « l’art pur ». Tout spectacle est le reflet d’une idéologie. Dans le cas du TEM (comme de la plupart des théâtres d’ailleurs), il s’agit d’une idéologie (tellement assimilée qu’elle est inconsciente) qui repose sur le pouvoir de l’homme et l’infériorité de la femme. Je pense au spectacle Lear, et je vois la brutalité masculine et des poupounes de service (sauf pour le personnage d’Anne-Marie qui était vraiment original : c’était d’ailleurs le « fou », donc à l’origine un personnage masculin, tout à fait autonome, qui ne se définissait pas par rapport aux autres hommes). Je pense aux 12 heures d’improvisation avec Robert Gravel et Gilles Renaud et je vois une démonstration parfaite de l’idéologie virile (on joue aux pilotes d’avion, aux explorateurs qui capturent une baleine, baleine femelle s’il vous plaît…).
Dans Zoo, qui était un spectacle présentant un zoo humain (avec des humains en cage), une des cases présentait une personne ayant subi un grave accident de voiture. Cette personne était une femme, ensanglantée et râlante, la jupe relevée, les jambes écartées, les bas de nylon déchirés, des croûtes de sang collées sur les cuisses. Pourquoi une femme? Un plus grand nombre d’hommes subissent des accidents de voitures que de femmes. Pourquoi avoir choisi une femme pour remplir cette case? Ce n’est pas un choix innocent.
En ce qui concerne la L.N.I. (Ligue Nationale d’improvisation), qui par ailleurs repose sur une très bonne idée, je suis suprêmement énervée par l’utilisation du jeu de hockey qui est un jeu exclusivement masculin et super viril. Je trouve ridicule de voir des femmes sur la glace qui font comme si c’était tout à fait normal, alors que, de toutes façons, les postes de direction sont occupés par des hommes (il n’y a pas d’arbitres femmes et les entraîneurs sont en vaste majorité des hommes). Je suis choquée lorsque je vois des équipes d’hommes et de femmes qui font semblant qu’ils sont égaux alors qu’ils me présentent, pour la plupart, des images parfaitement stéréotypées de l’un et l’autre sexe.
Dans En pleine table, il y avait trois hommes et trois femmes. Les seuls personnages intéressants, actifs, qui prenaient de la place étaient des hommes. Les femmes étaient carrément inexistantes. Dans Orgasme I et Orgasme II, le public assistait à une démonstration de la vision masculine de la sexualité, c’est-à-dire une immense farce où tout est dérisoire, ridicule, absurde, sans importance, laid, sale (il y avait des tentatives d’Anne-Marie et d’Alice dans Orgasme I de montrer autre chose, mais c’était noyé dans le bordel général). Je trouve inconcevable que des femmes fassent un spectacle sur la sexualité avec des hommes en s’imaginant qu’ils traitent sur un pied d’égalité. La sexualité est un des hauts lieux de l’oppression féminine (voir Le Rapport Hite, Le Viol de Susan Brownmiller). Il y a des choses qu’on ne peut pas passer sous silence.
Mes conclusions sont claires : les femmes qui travaillent dans des groupes mixtes se font « avaler » par l’idéologie mâle dominante et elles se trouvent à servir des images qui ne viennent pas d’elles et qui sont souvent dégradantes pour la femme. Je ne vois absolument pas comment un groupe d’hommes et de femmes peuvent s’entendre sur l’exploration d’un thème, quel qu’il soit. Prenons par exemple le thème du héros. Pour les hommes, ça va de soi, on imagine tout de suite les images qui peuvent naître. Mais les femmes, qu’est-ce qu’elles vont faire? Vont-elles aussi explorer le « héros »? (En général, c’est ce qui arrive.) Et si elles veulent traiter de « l’héroïne »? Qu’est-ce que ça peut vouloir dire pour une femme « l’héroïne »? On voit tout de suite l’immense différence de point de vue. Les hommes et les femmes ont des passés différents, des éducations différentes, des réalités d’expériences très distinctes qui les séparent depuis le début des temps.
En cette époque de l’histoire, je ne crois absolument pas à l’égalité (ça viendra sûrement un jour mais je serai probablement morte). Inutile de faire semblant, dès qu’une femme se trouve dans un groupe d’hommes, elle est en position d’inférieure et de minoritaire, même si le partage des sexes est 50-50. Pour que les femmes puissent se faire entendre, il faut qu’elles dominent, qu’elles soient en majorité entre elles, qu’elles façonnent elles-mêmes leurs propres entreprises. Pour la bonne raison que les femmes portent aussi en elles l’idéologie patriarcale, et qu’en situation « mixte », c’est celle-ci qui est la plus forte; par définition, elle inhibe la création féminine.
Je ne dis pas qu’il est impossible de travailler avec des hommes. Je dis que c’est très difficile et que ça prend des conditions et des ententes particulières et beaucoup de vigilance. (Ça demande d’abord qu’on reconnaisse le problème : que les femmes sont effectivement opprimées. Cette reconnaissance est archi-rare, et chez les hommes et chez les femmes.) Pour le moment, moi, j’ai besoin de vérifier des choses et je ne peux le faire qu’avec des femmes. En ce sens, le spectacle À ma mère, à ma mère, à ma mère, à ma voisine a été le test suprême. J’ai osé proposer à mes camarades des thèmes directeurs puissants et dérangeants, aussi des textes et des esthétiques inconnues dans le monde des hommes. Ou je me ferme la gueule pour toujours, ou je décide ce que je veux voir dans ce métier. À ma mère m’a confirmée et m’a motorisée.
Je veux faire un théâtre féministe, c’est-à-dire un théâtre qui affirme l’existence d’une culture et d’une histoire de femmes complètement occultées, refoulées, ignorées jusqu’à nos jours. Un théâtre qui conscientise mais aussi qui exalte. Un théâtre fondé sur la découverte d’une mythologie enfouie.
Je sais que cette mythologie existe parce que je l’ai vue à l’œuvre chez moi et chez d’autres femmes. Dans À ma mère, en travaillant avec l’inconscient (aux moyens de jeux du hasard et de rêves éveillés), nous avons été témoins de liens et de recoupements absolument inouïs. Cela a confirmé ce que je pensais : il existe un inconscient collectif féminin. C’est cette source, ce front commun que je veux dévoiler et exploiter. (Qui a dit que la femme était un continent noir? Image forte. Je pressens que ce continent perdu contient de grands archétypes.)
Me voici devant la porte d’un placard oublié au fond d’une maison abandonnée. J’ai ouvert la porte et des millions de choses sont en train de me débouler sur la tête. Je découvre d’abord un potentiel créateur insoupçonné, comme si je me défaisais d’une longue censure. Tout le temps de la préparation de À ma mère, j’ai été ravie et étonnée par un imaginaire complètement impudique et effronté. Et je trouve la solidarité et l’urgence et un courage et une puissance redoutables. Je tremble encore quand je pense à la violence qui sortait de Louise dans la scène de la mise à mort de la mère (et j’en sais quelque chose, c’est moi qui jouais la mère). Et j’imagine déjà de nouvelles méthodes de travail pour aller encore plus loin.
Et ça déborde le cadre artistique. Pour la première fois, je commence à sentir la continuité, la cohérence, la réconciliation entre la vie privée et la vie publique. Je veux travailler avec des femmes engagées dans une recherche non seulement esthétique mais aussi sociale, politique, économique. Entre autres, il faut transformer notre métier pour qu’il tienne compte de nos réalités (je pense, par exemple, aux femmes qui ont des enfants et qui sont pénalisées et ostracisées).
Ce n’est pas facile. (Je remarque que les deux spectacles faits uniquement par les femmes au TEM. ont été le produit de longues périodes de préparation, trois mois au moins, par opposition aux autres spectacles, mixtes, qui se montaient assez rapidement et, je crois, avec beaucoup plus de légèreté de cœur.) Les femmes qui décident de créer seules sont en butte à leur apprentissage d’impuissance, d’incompétence, de non-confiance en soi. Nous ne renverserons pas un héritage millénaire en deux semaines. Donc, c’est long et c’est dur et on pleure et on doute et on a peur.
Je suis poursuivie par la peur. Je la vois partout, dans mon histoire, à tous les coins de rues. (Le 7 novembre dernier (1978), alors que je participais à un piquetage contre la violence faite aux femmes, dans une manifestation devant le Théâtre St-Denis où se produisait un groupe punk très violent, je me suis fait brutaliser par les policiers de l’escouade anti-émeute et emprisonner avec 56 autres manifestantes et manifestants. Il n’y a pas de quoi me rassurer.) Dans mes cours d’auto-défense pour femmes, pour combattre cette peur, je parle à mes étudiantes d’un instinct de survie perdu qu’il faut retrouver, je parle aussi de la guerrière qui croit toujours en son pouvoir personnel, quelle que soit la situation, même la plus désespérée.
Je crois qu’au théâtre, je dis la même chose. Plus jamais, je ne serai muette et raide.
Prochain spectacle : sur la terreur, et aussi peut-être un autre… sur les autruches.
Article paru dans le numéro spécial Trac Femmes de la revue Trac du Théâtre expérimental de Montréal (TEM), décembre 1978.
