Réflexion de Pol Pelletier, et témoignage d’une participante suite à l’atelier en résidence à la campagne en septembre 2020

La méthode que j’enseigne, la méthode Dojo, a pour but de permettre aux humains de découvrir un état spécifique, l’état de présence, qui est contraire à l’état « normal » dans lequel nous vivons le plus clair de notre temps.

J’ai animé récemment un atelier de quatre jours : Comment faire du théâtre en temps de COVID? (En affrontant la peur de la mort , dit Pol.) L’atelier était une initiation à l’état de présence.

Comment VIVRE et CRÉER en temps de COVID…!

L’atelier se passait à la campagne sur la terre et dans l’atelier de mon assistante, Liliane Pellerin. Quatre jours en résidence sauvage, la plupart des participantEs campant sur les lieux. La salle de l’atelier était libre de toute onde électromagnétique, « propre », recouverte de bois rustique avec un immense poêle à bois.

Le témoignage de Liliane (voir plus bas), poète et auteure-compositeure-interprète, raconte ce qui s’est passé après l’atelier. Saisissant! Elle s’est installée dans la salle, y a dormi pendant plusieurs jours, a vu les effets du travail dans l’environnement.

Je souhaite souligner quatre choses au sujet de la méthode Dojo en lien avec son témoignage.

1 – La transformation des humains entraîne la transformation des lieux.

Lorsqu’un groupe d’êtres humains est en état de présence pour un certain temps dans un lieu, le lieu se met à vibrer. Il devient un foyer de rayonnement et d’attraction. Je l’ai constaté très souvent dans les lieux où j’ai installé mon Dojo pour acteurEs. Si les théâtres (ou les hôpitaux, les écoles…) mettaient en œuvre le concept d’état de présence et les sept lois qui l’accompagnent, ils n’auraient pas besoin de faire de publicité. Les gens seraient naturellement attirés.

Liliane l’a constaté. Dans sa campagne isolée, après la disparition de toute trace visible d’activité – les voitures des participantEs sont disparues, les participantEs sont partiEs – , des automobilistes étrangers s’arrêtaient pour poser des questions, attirés, magnétisés. Cela après seulement quatre jours d’atelier. Pouvons-nous imaginer six mois?

La véritable présence peut agir sur des kilomètres.

Être présentE est une responsabilité sociale.

Le témoignage de Liliane me ravit car il affirme l’existence de ce que nous considérons mystérieux et « magique ». J’ai été traitée d’ésotérique « flyée », d’incompréhensible, pour ne pas dire de « folle » ou de « sorcière » alors que ma méthode est rigoureuse et précise. J’encourage ici les personnes qui ont travaillé avec moi à témoigner de leur rapport avec la transformation que leur a apporté la méthode dans leur vie professionnelle et personnelle.

2 – Les animaux, les végétaux répondent à la présence; aussi la matière dite inanimée, les tables, les chaises, les fils électriques.

Liliane, dans son témoignage, fait allusion aux mouches, à l’araignée, et à la chauve-souris qui se tenait au-dessus de la porte juste avant le début de l’atelier. La chauve-souris est symbole de Mort et Renaissance dans les traditions autochtones. Dans le titre de mon atelier, j’avais décidé de convoquer la mort. Liliane évoque aussi une fleur qui nait hors saison, la couleur bleue souvent nommée par un participant qui est apparue plusieurs fois dans les jours qui ont suivi l’atelier. Elle parle d’animaux, d’insectes, d’autres éléments qui se sont manifestés puissamment pendant l’atelier, par exemple la découverte dans la forêt par un participant de très gros os de mammifère mortE, un fémur et un tibia. Les jambes : se tenir debout. Sommes-nous debout? Le Québec est-il debout? Une des lois de la présence que j’enseigne s’appelle la loi de colonne vertébrale. Nous ne sommes pas conscients de nos os.

Ces os, de vache?, de grosse bête certainement, sont donc importants et porteurs d’un message. Depuis trois ans, dans mes ateliers, dans les improvisations fondées sur la présence, les participantEs se couchaient, s’assoyaient, s’immobilisaient, formaient ce que j’appelle des structures de « camps de réfugiés »; soit tout le monde cordé, en rangs d’oignons… léthargie et impuissance, résignation. Mais qu’est-ce que la Présence essaie de nous dire? La Présence sait tout. Elle passe à travers les corps, elle nous avertit : l’enfermement, l’immobilité, le figement s’en viennent, ils sont là déjà, en vous! Attention! Mais nous n’écoutons pas.

Le participant qui a trouvé les os, Yan Lefebvre, a aussi constaté que lorsque les personnes du groupe étaient en état de présence et parlaient, une mouche se posait sur elles, mais que lorsque la présence s’estompait, la mouche ne se posait plus. Les mouches se posaient aussi sur la corde d’une poulie lorsqu’elle était activée par une personne très présente, et à des endroits si précis, que ce fut troublant. Une image de mort et d’ascension a été créée sur-le-champ, sans concertation ou décision rationnelle. Au fur et à mesure que la corde tirait vers le haut, lentement, jusqu’au plafond, je voyais les morts, nombreux dans la psyché collective, monter, monter loin, nous quitter, je faisais au revoir de la main, c’était plus fort que moi, et les mouches suivaient avec exactitude le mouvement, lent, lent.

Trois personnes avaient perdu ou ont perdu une personne chère juste avant ou pendant l’atelier, mais PAS de la COVID, je tiens à préciser, sans parler de tous les autres deuils dans le groupe : perte de travail, de direction, de sens. La mort était partout.

J’encourage Yan à témoigner de son observation de ces mouches si finement présentes.

Pour ma part, depuis 30 ans et dans de nombreux pays, j’ai vu sans cesse des animaux s’approcher ou entrer dans la salle lorsque les gens sont en état de présence : un oiseau qui frappe dans une vitre, un petit suisse qui soudainement est parmi nous, les grillons qui chantent, les chiens qui jappent, un lynx qui m’attendait à l’orée du bois un jour, et ces apparitions commencent et s’arrêtent à un moment précis, signifiant, en réponse à un acte ou une parole de grande présence. À Mexico, au cœur d’artères bruyantes, dans un local sans fenêtres, un très gros oiseau blanc s’est forcé un passage à travers le système de ventilation, au risque de sa vie, j’imagine : il voulait ENTRER dans le local d’une ville de 20 millions d’habitants où une vingtaine de personnes pratiquaient la présence.

C’est ce que j’appelle la loi du lien, la 6e loi. Elle n’a pas de limite dans le temps et l’espace.

La physique quantique nous révèle aujourd’hui des choses jugées « flyées » voici peu de temps. Comment se fait-il que ces révélations ne changent pas notre comportement, notre compréhension de notre place dans le monde, notre façon de faire de l’art et tant d’autres choses?

Ce qui manque c’est l’expérience pratique, vécue concrètement, de manière indéniable, l’expérience qui change les os et la chair. Cela ne peut pas se faire sur un écran, avec un tutoriel. La présence est affaiblie par les écrans et par les ondes électromagnétiques. Pour devenir puissantE, nous devons renoncer à des facilités; un travail artisanal en groupe, qui demande des efforts, en lien avec la tridimensionnalité (qui est multidimensionnelle) ne se limite pas à une information, elle débouche sur la transformation et cela est irréversible.

3 – L’effet de la méthode Dojo sur les artistes.

Je n’enseigne plus qu’aux seuls artistes de la scène depuis 2005. L’art de la présence est un droit pour tous et toutes.

Mais lorsqu’une artiste pratique cette méthode, elle acquiert une liberté et une innocence, donc une audace, inimaginables. L’angoisse, les doutes paralysants, l’inquiétude pour la survie économique qui sont associés à la vie d’artiste, s’estompent, se guérissent. Je vous donne à lire le témoignage de la poète Liliane Pellerin (voir plus bas), qui suit des ateliers depuis quatre ans, pour comprendre de quoi je parle.

4 – LA MORT.

J’ai convoqué ce thème dans l’énoncé de l’atelier sans penser un instant que tout le monde suivrait. « C’est trop énorme ». Mais la mort s’y est manifestée sans cesse : une nécessité, une volonté collective, le seul commun dénominateur d’un groupe de personnes qui semblaient ne pas avoir d’affinités. TOUT le monde cherchait obscurément une fin à quelque chose, ou alors aspirait à l’acceptation de la fin des autres qui est une forme de mort, la perte des aiméEs. L’archétype de la guérison, Mort-Renaissance, s’est manifesté d’une façon totalement pure et profonde comme jamais je n’avais vu et pourtant j’ai assisté à beaucoup de miracles dans mon travail.

La Mort est nécessaire pour qu’advienne une Renaissance. Les raccourcis sont impossibles.

Le vrai sens de la COVID, à mes yeux, est de révéler ce qui est essentiel pour chacune-chacun, et de faire surgir les peurs qui nous empêchent d’aller vers cet essentiel souvent caché jusqu’à l’ultime moment.

J’ai demandé à deux artistes musiciens de faire de la musique pour nos morts après le départ précipité le troisième jour d’une participante qui a dû accourir au chevet de son père qui est mort le soir même. La souffrance collective était intolérable.

Ce fut une démonstration de Comment faire du théâtre en temps de covid.

Personne n’a applaudi. Plusieurs pleuraient. La grâce.

La douceur collective qui s’est installée et a perduré jusqu’à la fin de l’atelier est une chose que je n’avais jamais sentie auparavant.

Pol, le 4 octobre 2020


TÉMOIGNAGE DE LILIANE PELLERIN
Septembre 2020, au lendemain de l’atelier : Comment faire du théâtre en temps de COVID?

J’habite le lieu depuis le grand départ

j’ai écrit

honorer le temple

traverser l’invisible, le porter à la lumière de l’encre

hier, les passantEs venaient, toute la journée

demander toutes sortes de choses « que se passe-t-il ici? » « est-ce une auberge? » « j’ai vu la pancarte artistes en création hier, que s’est-il passé ? » « oh, ce lieu est magnifique, je ne suis que de passage, j’étais curieux de savoir… »  « Oh oui, Pol Pelletier, je la connais » etc…

c’était palpable 

une charge de vie, de guérison

un aura qui dépasse de l’autre côté de la frontière

une présence qui attire

puis, tout au long de la journée, entre dormir et traverser ma mort, je t’ai écrit ce courriel, inachevé comme vivre :

***

chère O

merci d’abord pour le courage de guérir, d’unifier

d’incarner le miracle

de permettre au mystère

de marcher dans le noir

d’indiquer la lumière

de pleurer de la pluie

transmuer le nom 

et tout ce qu’il porte

cet atelier, je le souhaitais depuis tellement longtemps… je réalise que mes mots étaient imprécis hier, lorsque tu me remerciais pour la terre et l’accueil, lorsque j’ai dit que la terre était heureuse que cet atelier ait lieu… c’est moi qui suis heureuse… c’est l’enfant qui cherche « libre » et « vérité » au bout de soi-même qui avait envie de dire merci, pour la lumière sur le chemin, pour les miroirs, pour les portes ouvertes dans mes poumons et sur le monde… et pour le rite, le passage, la pluie sur ma peau, rouge… pour aimer mieux les humains, comme avant de souffrir, pour faire la paix… 

j’en avais besoin

j’étais perdue sur la Terre seule

je manquais d’air et de magie

pour battre d’amour

et mourir dans l’alchimie des peurs transmuées 

par le souffle

le son

sa vague

changer de peau

dans les deux dernières méditations, j’ai eu l’immense aiguille à coudre entre les mains… quand le geste est apparu la première fois, je pensais que c’était la pulsion d’une cheffe d’orchestre qui incarnait la musique avec ses mains, ses bras et sa folie… mais finalement, à la célébration de dimanche soir, j’ai découvert que c’était une aiguille qui tenait un long fil….  j’ai vu que mon geste reliait le groupe les unEs au autres, passant le long fil dans l’épaisseur des corps, sa couture de bord en bord des cœurs… jusqu’à toi, là-haut dans la maison, et jusqu’à planter l’aiguille dans le sol au pied des pins, comme une acupuncture à la terre… quand j’ai réalisé le geste, j’ai eu peur, peur de me relier aux autres à jamais, peur, mais la main bougeait toute seule, sûre d’où aller… et j’ai eu peur, peur d’ensorceler, de faire un acte irréversible, envie de couper le fil, de choisir qui relier, ou personne, ne pas avoir ce rôle, recommencer le geste, sans toutEs, et sans moi, et sans la terre, mais l’aiguille en suspend, comme le geste, est tombée… lundi, la même aiguille est revenue se poser au bout de mes doigts pendant la célébration de la dynamique, elle dansait couturière, encore, terminer son acte je suppose… je l’ai suivi… je reliais et reliais et nous dansions, comme boire de joie à même la source quand il fait soif… la peur avait disparu… comme le courage de ramifier, j’avais le souffle… je devenais ample et souple et nous dansions… je l’ai suivi sans rien vouloir jusqu’à ce que toutEs soient reliéEs par la grande toile, puis l’aiguille s’est plantée dans le sol au même endroit que la veille, au pied des pins, l’acupuncture… est encore là

hier, après le départ

je me suis assise dans le temple devant les os et la forêt dessus

devant la relique 

« le vide que laisse la mort pour que le reste s’articule »

j’ai écrit

les deux mouches noires surveillaient mes mots

elles veillaient sur le souvenir

acceptaient le départ que la mort nous enseigne, je suppose

dehors, la pluie

nettoyait 

et j’ai veillé à la lueur du bleu 

dormi dans l’atelier

les portes ouvertes comme thoraciques

entendre la pluie pendant dormir

sans savoir, j’attendais de la visite

la moufette est venue

m’indiquer Dignité

je l’ai sentie dans mon sommeil

forte évidente

« ce que l’on pense de soi est notre ultime protection » 

c’est ce que j’ai lu au réveil avant d’échapper au sol une seule carte en prenant le livre… la moufette

ce matin, une petite fleur bleue est née dans le jardin 

la première, en retard sur sa saison

le corbeau aime le bleu

et l’araignée posait sur la penture de la porte

quand je l’ai vue, j’ai pleuré

une autre façon de remercier

l’harmonie

j’ai vu le blé, le pin sylvestre, la petite fleure jaune à l’entrée… des cadeaux laissés

j’ai pleuré 

encore

en relisant mon cahier, j’ai vu ce poème pour Pascal :

« la libellule dans ton cœur 

est entrée par un fil 

sur une chanson 

pour la colonne 

et nous nous sommes guéris l’un à l’autre 

en dansant 

dans le vide du silence nous étions ce que nous sommes »

la chauve souris l’avait prédit, nous allions mourir à quelque chose, voir à l’envers comme suspendue, au plafond, attendre que le mort nous remonte par la poulie, 

remonte les fils

les mouches pour en témoigner

et là, alors que j’écris

les mouches multipliées me tirent les ficelles

elles sont sûrement 13 sur le bureau, ma tasse de café, mes doigts, mon nez, l’écran

je crois qu’elles sont nous toutEs

ou probablement 15, car j’ai vu les yeux de François dans ma tête avant ma sieste

tout ça me fait pleurer

je pleure quand il fait vrai

les larmes savent avant les mots

parler avec justesse

je suis contente

de ce rendez-vous

précieux


immense gratitude

Liliane Pellerin, le 8 septembre 2020

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