1re partie
La langue française ne permet pas à une femme d’écrire en tant que femme. Parce que la langue ne la reconnaît pas comme être humain à part entière. La langue lui permet d’écrire en tant qu’homme. C’est ce que font les écrivaines en majorité. Louky Bersianik est la première à le dire et à proposer des pistes pour sortir du non-être. Dans son livre l’Éuguélionne paru en 1975.
Elle disait : nous femmes devons tordre le cou à la langue, inventer, transgresser, sinon nous n’existerons jamais.
Elle est la première à dire : nous devons féminiser les titres.
L’écrivaine, la mairesse, la docteure.
Nous sommes très privilégiées d’avoir eu Louky, pionnière précurseure pour toute la francophonie, dans notre pays.
L’autorité des institutions françaises sur les mots
« Oh le Québec! » disait une chercheuse féministe très intéressante, belge je crois, que j’avais rencontré en France où elle écrivait sur la féminisation des titres, voici 25 ans. Elle était ridiculisée, bafouée, seule, découragée. « Je vous envie tellement! »
Non, jamais! Une polémique avait fait rage autour de l’appellation « Madame la ministre », entre autres expressions proposées pour nommer les fonctions des femmes en France. L’Académie française, l’intelligentsia française, REFUSAIENT ces titres qu’elles considéraient comme une insulte à la langue! Le concept même de ministre était masculin, le titre « Madame Le ministre » devait être respecté!!!
Aujourd’hui, les jeunes femmes trouvent ces anecdotes anciennes, ridicules, dépassées, nous avons évolué, cela est terminé.
Non.
Ce n’est pas terminé.
Dans les documents officiels de nos gouvernements aujourd’hui, nous lisons : « Veuillez noter que le masculin sera utilisé dans le but d’alléger le texte ». Le féminin n’est pas nommé. Le féminin alourdirait trop.
(Un ami, Jean-Robert Bisaillon, a fondé une galerie de femmes avec son ex-compagne décédée, une artiste visuelle, la Galerie des nanas. Dans leurs documents, nous pouvons lire : « Veuillez noter que seul le féminin sera utilisé dans le but d’alléger le texte. »)
L’idéologie et les mots
La langue crée une idéologie, jamais nommée clairement, qui se distille insidieusement, dans nos os, dans nos mots.
Les femmes aujourd’hui qui se sentent égales aux hommes, ou presque égales, ont adopté l’idéologie patriarcale, sans s’en rendre compte. C’est à ce prix qu’elles sont acceptées : elles sont au service de l’idéologie, sinon elles seraient tuées, réellement ou symboliquement. Aucun système n’accepte d’être contesté et de disparaître. La lutte pour conserver la suprématie patriarcale a atteint des sommets de raffinement poudre aux yeux, que nous ne voyons pas.
Je veux nommer ces moyens. Avec les outils du langage.
Armons-nous de patience. La transformation de la langue va prendre de nombreuses générations.
La soumission est presque automatique.
Les mots féminins et les mots masculins appartiennent à des systèmes de valeurs différents
Un exemple de soumission :
J’ai fondé en 1988 un centre d’entrainement pour artistes de la scène appelée Dojo pour acteurs. Pas Dojo pour
“acteurs et actrices”.
Moi la grande féministe radicale, qui avait cofondé et codirigé un théâtre de femmes…?!!
Pourquoi?
Le mot “actrice” me semblait péjoratif, réducteur, il ne représentait pas la grandeur que j’associe à ce métier.
Et c’est vrai : les mots qui représentent des personnages masculins forts, inspirants, comme “le maitre”, “l’aventurier”, lorsqu’ils sont féminisés, sont péjoratifs : “la maitresse”, “l’aventurière”. Les mots décrivant les actions ou le métier d’une femme sont souvent reliés au cul, “femme de mauvaise vie”, comme “actrice” souvent, alors que les mêmes mots au masculin représentent de hautes aspirations.
De nombreuses femmes écrivains refusaient le terme “écrivaine” parce qu’il contient “vaine”. Mais beaucoup d’entre elles ont changé d’avis.
Je dois dire qu’au cours des années 80, l’idéologie patriarcale est revenue en douce en moi et autour de moi. La peur, une souffrance trop grande, refoulée, voulait poindre. J’étais allé en Inde voir un maitre, homme évidemment. Mon regard actuel sur tout cela est très critique.
Je sais aujourd’hui que je me suis dirigé vers ce travail d’analyse et de formation d’ » acteurs » en 1988 en partie parce que c’est une passion très ancienne, mais aussi parce que les signes précurseurs du massacre de Polytechnique étaient dans l’air, et en moi. L’élan et la création, immense audace sans frein, qui ont caractérisé le mouvement des femmes québécoises allaient être cassés. J’ai compris avant même Polytechnique que j’étais en danger. Que je devais me faire accepter un peu plus. Fais attention! Tout ça est inconscient, bien sûr, et détermine complètement la possibilité d’une vraie révolution.
Après plusieurs années, j’ai eu honte de ce titre, Dojo pour acteurs, qui ne nommait que le masculin et j’ai inventé un mot : acteurE, qui contient à la fois le masculin et le féminin.
La multiplicité, le foisonnement
Nous sommes acculées à l’invention. Comme disait Louky.
Les solutions uniques, faciles, n’existent pas. Nous devons faire de multiples tentatives langagières. Ne pas avoir peur du ridicule. Essayer des choses quitte à changer plus tard. Différentes femmes, et différents hommes aussi espérons-le, utiliseront des moyens différents. Peu à peu, à travers ce chaos, le féminin commencera à exister.
Je vous donne maintenant une idée de mon évolution de femme dans le langage et de mes choix actuels.
En remerciant chaleureusement une chercheuse, Julia Spiegelman, qui m’a écrit pour me demander comment j’ai résolu les questions du genre dans la langue et autres casse-tête pour les femmes qui écrivent. Elle me stimule.
Je la remercie pour son travail, comme je remercie la chercheuse femme européenne d’autrefois perdue de vue. Chacune est vitale. Je suis liée à elles, les vivantes et les mortes.
Le genre en français
Dans l’adolescence, j’ai été très marquée par la revue féministe américaine, Ms. Les Américaines voulaient inventer des mots neutres. Pour effacer la domination masculine et l’infériorisation des femmes. Ainsi, Ms. plutôt que Mrs. ou Miss. Chairperson plutôt que chairman. L’anglais le permet.
Mais en français, c’est plus difficile. Le neutre ne semble pas dans le génie de la langue.
Le désir de garder la phrase élégante, pas trop lourde, est une vraie question. Lorsque nous aimons la langue comme moi, comme Louky qui se disait déchirée. « Je n’ai pas de place dans cette langue, mais je l’aime!!! »
J’ai essayé toute une série de contorsions.
J’ai utilisé d’abord « ami(e) et ami(e) s, », mais cela me semblait trop méprisant le féminin entre parenthèses. Ensuite l’énumération des deux sexes, systématiquement, « ami et amie », « croyant et croyante », « militant et militante ». J’ai essayé aussi « ami. e et ami. e. s », « poursuivi. e. et poursuivi. e. s », aussi « voisin-e, voisin-e-s ».
Les virgules, les points, les parenthèses. Je trouvais ça laid souvent. C’est important la beauté. Je cherche la justice et la beauté.
Tout en sachant que ne pas vouloir nommer parce que c’est trop « long », pas « efficace », est une position qui favorise le chef unique, la pensée unique. (À l’époque de la création collective, tout le monde était nommé.)
D’autre part, je pense que cette obsession de petits points, petits tirets, parenthèses, reflète une mentalité du petit, et porte la marque de l’insécurité : vouloir absolument donner une place égale-égale au masculin et au féminin (qui cache le besoin inconscient de garder les hommes contents contents). La peur de déplaire aux hommes. La peur d’être punie. Je tiens à me nommer dans la langue, oui, oui, mais je ne dois pas « rejeter » les hommes, « faire de la peine » aux hommes.
Cela dit, tous ces moyens, toutes ces tentatives sont valides et nécessaires. Elles permettent d’arriver à une vraie indépendance d’esprit. Le plus important est de prendre conscience de l’absence du féminin dans la langue et de se POSER LA QUESTION : est-ce que je l’accepte, le statu quo, la soumission, l’invisibilité? Sinon, que vais-je faire?
Ma position actuelle est celle-ci :
Je n’écris plus deux mots, la version masculine et la version féminine, « ami et amie », systématiquement. J’écris le plus souvent un seul mot qui contient les deux genres avec, changement très important, un « E » majuscule : l’amiE, la fidèlE, le dévouéE. Parfois avec l’article masculin « le », parfois avec un article féminin « la ». J’explore. Selon les normes de la langue, c’est parfois « incorrect ». Le correcteur de l’ordi corrige et moi je corrige de nouveau. Nous ne ferons pas de révolution sans casser des œufs.
Cela dit : le mot qui exige une précision de genre contient toujours un E majuscule à la fin. Pour moi, ce n’est jamais le masculin qui l’emporte. Un moment donné, je me sentais un peu coupable de « défigurer » la langue avec ce signe si gros, ce gros « E » qui ne peut plus être muet, il prend toute la place. C’est un choix visuel, autant que structurel. Un drapeau rouge dans mes phrases. Ce fut long avant de l’accepter, l’assumer complètement, il dérangeait mes notions d’élégance. C’est devenu un choix idéologique qui accompagne ma philosophie du féminin (dont je parlerai dans un autre article de blogue).
En écrivant mes phrases avec des gros « E » partout à la fin des mots, je pense et je dis : le féminin est partout, il est contenu dans tout ce qui existe. Et il est plus gros, plus important, nous ne pouvons pas le rater, nous le voyons de loin. Il a été invisible longtemps. Plus jamais.
Les phrases et les structures grammaticales qui tuent
J’ai fait des découvertes assez récentes sur des structures de langage qui ont bouleversé mon écriture encore plus.
Savez-vous d’où vient le pronom « on » que nous utilisons 50 fois par jour?
Dans le prochain article du blogue, je vais décrire ces phrases et ces structures assassines et les solutions que j’ai trouvées pour ne pas mourir.
À la semaine prochaine.
Pour terminer, une petite histoire réjouissante du Chiapas :
En 2014, j’ai vécu plusieurs mois au Chiapas au Mexique. Je suis allée m’installer là-bas pour me rapprocher du mouvement révolutionnaire zapatiste. Les communiqués de presse des zapatistes que j’ai lus étaient en espagnol, langue de conquistador très genrée et patriarcale, nous étions en Amérique latine, la terre du machismo violent, et voilà que les documents zapatistes contenaient systématiquement et à répétition les mots « Las companeras et los companeros »! Les « a » (féminin) et les « o » (masculin), partout! Je n’ai jamais vu pareille chose dans la langue espagnole. Les phrases étaient longues et juteuses, les deux sexes toujours nommés.
Une nouvelle idéologie spécifique au zapatisme est en train de se créer, c’est indéniable, grâce à la langue. « Notre révolution, disent leurs documents, est faite par des femmes et des hommes. Nous n’aurons de cesse de vous le rappeler. »
C’est la première fois dans l’histoire.
Le mouvement indépendantiste québécois ne l’a jamais fait. Les révolutions française, russe, étaient dominées par le masculin, brutalement sexistes.
Les affiches qui soutiennent la lutte des femmes zapatistes utilisent des mots originaux qui proposent des concepts nouveaux :
Las mujeres con la dignidad rebelde
Les femmes avec la dignité rebelle
Étonnant.
Magnifique.
Merci.
